Ils ont des yeux et ils ne voient pas; en avant vers la crise

L’édito du dernier numéro de Valeurs actuelles en date du 6 janvier 2011 mérite une réaction (http://www.valeursactuelles.com/notre-opinion/notre-opinion/un-peuple-majeur20110106.html-0). Écrit par Olivier Dassault qu’il est inutile de présenter, il s’intitulait sobrement « Un peuple majeur ». Le peuple dont il s’agit ici n’a pas besoin non plus d’être présenté, M. Dassault souhaitait nous entretenir du peuple français, ce peuple dont son père pense qu’il est inutile de le consulter s’agissant de sujets aussi complexes et majeurs que la Constitution européenne – trop complexes pour lui, le peuple – mais qu’il ne dédaigne pas, le monsieur est du genre bonhomme, d’éclairer de ses lumières sonnantes et trébuchantes pour peu que ses membres aient la chance d’avoir élu leur domicile à Corbeil-Essonnes (http://www.lepost.fr/article/2010/10/18/2271051_serge-dassault-a-t-il-achete-la-voix-d-un-electeur-de-corbeil-essonnes.html).

Rompant avec ce paternalisme d’un genre nouveau, Olivier Dassault nous livre ici, avec franchise, son intime conviction: le peuple français est un peuple majeur. Non pas majeur pris dans le sens d’important mais plutôt de majeur comme tatoué et vacciné. Sa démonstration, loin de me convaincre m’a du moins renforcé dans l’idée qu’aux pourcentages on peut bien faire dire ce que l’on veut, qu’ils soient issus du fond d’une urne ou des questions d’un sondeur. En effet, un récent sondage BVA-Gallup place les français en tête de tous les peuples de la terre en matière de pessimisme, d’absence de foi, de confiance ou d’espérance lorsqu’on les interroge au sujet de l’avenir. Il y aurait là bien à dire car le thème peut offrir la matière de discussions sans fin, donner lieu à des polémiques nombreuses, sur le pourquoi d’un si triste état d’esprit, sur les manières d’y remédier, sur l’existence même d’un possible remède… Monsieur Dassault fils, lui, ne s’embarrasse pas avec de telles arguties qui doivent relever, n’en doutons pas, du bistrot où se retrouvent ces pauvres types qui n’y comprennent rien et qu’il faut parfois se résoudre à acheter pour leur bien, quand le droit chemin, pourtant indiqué par de puissants groupes de presse balayant aussi large qu’un hémicycle, ne leur apparaît pas clairement. « Ils ont des yeux et ils ne voient pas »! Qu’à cela ne tienne, M. Dassault ne répugne pas à jouer les apôtres, à plonger les mains dans le cambouis, à nous faire part généreusement de ses lumières autorisées. Mais assez de suspense, venons en au fait.

Voilà textuellement le fond de son audacieuse pensée: « Et si le prétendu pessimisme, des Français n’était que la conscience des immenses efforts qu’ils sont prêts à accomplir? Leur foi en l’avenir reste vive. » Il faut à l’auteur de ce tour de passe-passe, que n’aurait pas renié un ancien Président de la République, reconnaître un sacré culot, une grande virtuosité. Malheureusement, il semble que ses mérites et notre admiration doivent s’arrêter là. C’est que nous ne sommes pas au cirque occupés à applaudir les mérites d’un escamoteur de talent, lequel sait ne berner réellement que les jeunes enfants. Or ne sommes nous pas un peuple majeur? Or ce Monsieur n’est il pas ce qu’il convient d’appeler un menteur?

Il faut avouer que M. Dassault ne ménage pas ses efforts pour nous convaincre de ce que ce pessimisme affiché n’est que la façade du plus grand optimisme, qu’il faudrait être bien sot ou bien aveugle pour ne pas voir. Donnons lui la main malgré le cambouis qui la souille et suivons le. Le voyage commence en Afghanistan, un pays peuplé de gens plus optimistes que nous et pourtant bien plus malheureux. Poursuivons le en Europe où la France s’est, nous dit-on, mieux tirée de la crise grâce à des  »amortisseurs sociaux et une politique de relance calibrée. » Il paraitrait d’ailleurs que les étrangers ne comprennent pas notre pessimisme et n’ont plus de mots quand il s’agit de vanter notre qualité de vie, ce que confirmeraient d’ailleurs les flux migratoires.

Les français seraient inquiets des effets de la mondialisation et de la crise financière sur leurs emplois, leur système social, leur qualité de vie de  »peuple heureux » (si, si) qui à la lueur de ces événements leur sembleraient soudain fragiles ou menacés. Et bien de tout cela une seule conclusion s’impose,  »les Français sont un peuple majeur qui a pris conscience des risques qu’il doit affronter » et qu’ils se rassurent  »Nicolas Sarkozy et sa majorité ont été élus pour répondre à ces menaces. » Le doute vous habite encore. Ils ont des yeux et ils ne voient pas.  »Le nombre et l’ampleur des réformes engagées depuis 2007 sont sans précédent depuis le retour au pouvoir du Général De Gaulle en 1958. »

A M. Dassault, je voudrais dire ceci. Vos accents de sincérité ne sont que les oripeaux d’un vieux mensonge et font songer à la vérité à peu près autant que la femme au travesti. J’en profite pour souligner qu’il est amusant de vous voir stigmatiser  »les chimères égalitaristes des dirigeants socialistes » qui font la Une de certains de vos journaux par le biais de plumes que vous appointez, journaux dont vous ne rechignez pas à faire remonter les bénéfices.

Vous nous parlez d’un plan de relance calibré en Europe. Il me semble à moi que la Grèce et l’Irlande pour ne citer que ces deux pays vivent un étrange recalibrage qui menace la zone Euro dans son ensemble. Quant à la France dont vous dites avec pudeur que ses  »finances publiques ne sont pas brillantes », je voudrais rappeler à votre curieuse amnésie que son déficit s’est accru d’une manière considérable et sans équivalent dans le passé et que cette fuite en avant, qui fait du remboursement de la dette le deuxième poste de notre budget, n’est pas quelque chose qui me semble devoir être qualifié de  »politique de relance équilibrée ». Vous vantez avec hypocrisie nos  »amortisseurs sociaux » qui sont une des causes premières de ce manque de brillant qui caractérise nos finances publiques et qui ne manqueront pas, comme chacun sait, de conduire ce pays à la ruine dans un avenir plus ou moins proche. Faut il ajouter que ces fameux amortisseurs sont la cause principale de ces flux migratoires dont vous vous félicitez, bien avant une quelconque douceur de vivre héritée de nos ancêtres et dilapidée depuis longtemps.

Vous nous parlez de 1958 et du retour du Général aux affaires. Cet événement n’en est pas un car la vie politique de notre démocratie est remplie de ces cabotinages où se joue bien plus l’avenir d’un homme que celui d’un pays. Vous nous parlez des réformes qui auraient suivi, je ne vois pour ma part que le sinistre et comique aboutissement de 1968. Je ne relèverai même pas le parallèle curieux que vous établissez entre cette figure de l’histoire de France et ce petit homme auquel ses complexes imposent le double ridicule de talonnettes et leur camouflage par le port d’un pantalon dont le revers est déséquilibré par les soins d’un tailleur.

Vous comparez la France à l’Afghanistan et sans doute avez vous mis ici le doigt sur l’essentiel. Faudra-t-il attendre que la France ressemble à ce pays là pour que vous accordiez enfin aux français le triste droit de se dire pessimistes. Le peuple afghan est au plus bas depuis plusieurs décennies et n’a pas grand chose à redouter de l’avenir ni peut être même à en espérer, et je l’imagine bien plus occupé par sa survie quotidienne que par quelques grands mots. Le pessimisme là-bas est un tout autre mot que chez nous. D’ailleurs je ne crois pas que les français soient un peuple majeur sinon les gens en charge des intérêts de ce pays ne s’effraieraient pas du mot référendum, sinon nos concitoyens, qui périodiquement désignent ces mêmes gens, s’en prendraient à eux même au lieu d’errer en gémissant et en râlant comme des simples d’esprit ou des âmes en peine entre deux consultations électorales, où périodiquement un escamoteur de votre acabit leur vend à nouveau la guenille de l’espoir, sinon le papier sur lequel vous écrivez ne pourrait pas trouver d’acheteur à moins que vendu moins cher on ne puisse le destiner à un autre usage.

On peut imaginer par contre que les français ont peut être le sentiment nostalgique qu’ils ont été, un jour qui n’est finalement pas si lointain, un peuple majeur dans le concert des nations, on peut imaginer encore que les français ont peut être le souvenir vague que notre pays n’a pas toujours eu vocation à cet abaissement lent et sans honneur que certains nient, que d’autres présentent comme une réalité inéluctable, que les gens comme vous ne cessent de travestir pour qu’encore un peu le fardeau de leur lassitude leur demeure supportable.

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Un commentaire pour Ils ont des yeux et ils ne voient pas; en avant vers la crise

  1. Dementii Veen dit :

    Les français s’exilent en France; un paradoxe niant toute logique. Ainsi le pathétique extermine l’histoire, et celui qui se croit optimiste nous devient pathologique.

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